Et c’est reparti ! Après les résultats aux européennes les journalistes s’en donnent à cœur joie : Sarkozy est le grand vainqueur, Cohn-Bendit la révélation, Aubry la perdante, Bayrou la déception. On nous l’annonce : Cohn-Bendit est devenu incontournable et lance une force irrésistible, le PS est mort, Bayrou ne sera jamais président et on relance les paris : pourquoi pas Cohn-Bendit ou Hulot candidats en 2012 ? Et que nous disaient-ils il y a un mois ? Que Cohn-Bendit ne perçait pas, que Bayrou était dangereux et allait être le grand gagnant des Européennes le mettant ainsi en orbite pour les présidentielles.
Que nous diront ces subtils commentateurs dans un mois, deux mois ? Que Bertrand Delanoë est le nouveau messie, que Cohn-Bendit est fini, que Sarkozy est en difficulté ? Les nouveaux paris ? Un second tour Sarkozy-Delanoë ? Delanoë qui, rappelons-le, était bien sûr fini après le Congrès de Reims…
On cherche le nouveau Mitterrand, un nouveau de Gaulle. On s’émerveille devant ceux qui construisent de belles machines au service de leurs ambitions, on s’émerveille devant ces belles armées, et l’on jubile au tintement de la cloche annonçant le combat. Jusqu’à quand cette course infernale où l’on enterre, déterre, où l’on encense un jour et où l’on condamne le lendemain se poursuivra-t-elle ? Jusqu’à quand ce spectacle scénarisé par nos grands médias se jouera-t-il ? Jusqu’à quand les citoyens supporteront ce cirque ?
Car la lassitude guette. Les gens sont fatigués, fatigués de ces sondages à la pelle, de ces héros d’un jour, fatigués d’être forcés à contempler une arène où l’on n’arrête jamais de s’étriper. Qu’en ont-ils à faire que tel ou tel sois présidentiable ? N’ont-ils pas mieux à faire que de parier sur des chevaux ? Les journalistes eux en revanche ont tout le temps pour cela, ils semblent même payés à cette fin ! Certes les présidentielles sont l’élection clef de notre république mais les médias n’auraient-ils pas une vocation de pédagogie et d’information qui les amèneraient à détailler les programmes ou les idées ? Non ? Je vois déjà les cyniques esquisser un sourire et lancer un –« Ca ne marche pas comme ça », justement la question à se poser est pourquoi ça ne marche pas comme ça ? Parce que nous avons tous capitulé devant le système et laissé les dérives s’accroître.
Le statut de l’homme politique et la place du citoyen dans la démocratie française, une dévalorisation concomitante
On est souvent très dur à l’égard de nos hommes politiques, et si on se mettait à leur place ? On oublie les hommes derrière des épithètes comme « politiciens » ou « politicards » visant à les dénigrer. Il est temps, même si tous les hommes politiques ne sont pas irréprochables et nous le verrons plus loin, de préciser les conditions de l’engagement et de l’exercice politique. Il faut déjà avoir un certain sens du sacrifice pour s’engager en politique car votre vie familiale et sociale est limitée, on est souvent loin des siens, perdu dans des combats qui nous enferment dans une certaine solitude. Et au fur et à mesure, on en arrive à un certain détachement, on puise dans nos souffrances pour alimenter notre force.
A un certain niveau, les hommes politiques se retrouvent sous le feu des fameux médias, travaillant leurs prestations, se concentrant sur chaque mot prononcé car chacun peut être fatal, travaillant son image, construisant son personnage, supportant les pires critiques et les plus belles louanges qui s’enchaînent à un rythme infernal. L’effort est considérable et l’exercice aléatoire. Comment ne pas craquer dans un système si étouffant ? Nos hommes politiques ne méritent-ils pas mieux que d’être les acteurs d’une pièce dont ils découvrent les ressorts au jour le jour ? Il n’est jamais venu à l’esprit de quelqu’un qu’ils aimeraient expliciter leurs idées ? Ce système épuise nos hommes politiques et lasse les citoyens.
Il y eu des hommes politiques qui ont laissé de tristes souvenirs, car ils se sont laissés emporter par leurs faiblesses et se sont perdus dans des affaires d’argent, de magouilles, entachant l’image de la politique. Mais le plus surprenant c’est que souvent ils s’en sortent. Dernier exemple en date : Bernard Tapie. En Angleterre, un débat sain s’est ouvert sur les rémunérations des élus, il serait temps d’engager le même en Europe.
Il y a des pratiques plus courantes : on cumule de belles fonctions avec de beaux salaires, on engrange les bénéfices.
On trahit, on se place à droite ou à gauche au gré des circonstances, on ne croit plus en rien, l’essentiel est d’avoir le poste pour avoir le salaire qui va de pair. Et la reconnaissance sociale, le statut…voilà qui ferait rêver… Pourquoi les citoyens adhéreraient en un système auquel leurs représentants ne croient plus ? Les citoyens sont à juste titre indignés et au lieu de s’engager pour que cela change, ils capitulent et s’abstiennent. Les élus comme les citoyens doivent devenir exigeants envers eux-mêmes. Les élus d’abord car ils assument des responsabilités et doivent en conséquence s’en montrer à la hauteur, ils doivent être suffisamment forts pour résister aux tentations. Les citoyens ensuite car ils octroient la responsabilité de la chose publique ce qui est une grande responsabilité, à eux de juger et de trancher, c’est exigeant mais nécessaire. Les citoyens sont aussi responsables des élus qui les représentent. Il faudra revoir les conditions de cumul des élus et mieux les contrôler, cela passe aussi par un système judiciaire réellement indépendant de l’exécutif.
Une société hyperactive à l’image de son président et de plus en plus à la recherche de son bien être
Notre société se trouve entraînée dans la mode de l’hyperactivité. Il faut être occupé, avoir plein de choses à faire, surtout ne pas s’ennuyer, ne pas prendre le temps de réfléchir. Nicolas Sarkozy incarne à merveille cette tendance. Il accomplit de nombreuses actions dont on ne saisit pas la finalité. Qui est-il ? La question importe peu, il ne se l’est de son propre aveu jamais posée, ce qui compte c’est ce qu’il fait. Il en va de même pour notre société, quelle est-elle ? Elle ne prend pas la peine de se poser la question, ce qui compte c’est ce qu’elle fait. Quelle est sa destinée ? Ca ne semble pas l’inquiéter et pourtant c’est inquiétant. Il semble cependant que les êtres ont de plus en plus en envie de se poser, de quitter la performance pour une qualité de réflexion et d’action. Nombreux sont ceux qui veulent changer de vie. Les salariés européens seraient 74% à songer à se reconvertir, d’après une étude commanditée par le site d’offres d’emploi Monster.fr, et seuls 8% se déclarent satisfaits de leur carrière actuelle. Il y a ainsi un désir de fuite. Les personnes sont de plus en plus préoccupées par leur bien être et par la recherche de sens. C’est à cela aussi qu’on peut rattacher le succès de la liste Europe Ecologie aux dernières élections européennes.
Une société injuste, contrôlée par une justice trop dépendante de l’exécutif contribuant au sentiment d’impunité
Mais le malaise est plus général, il touche à la justice. En effet les citoyens sont victimes de nombreuses injustices. Il y a les injustices connues : le sentiment d’impunité à l’égard des hommes de pouvoir, des traders et des patrons accumulant de hauts salaires tandis qu’ils effectuent des licenciements à la pelle, des gouvernants à la situation bien confortable prônant la retraite à 67 ans, alors qu’ils sont totalement étrangers à l’expérience lancinante du travail subi. Mais il y a aussi des injustices occultées. Dans les milieux professionnels, la culture de réseaux et de clans fait que les bonnes personnes arrivent aux bons endroits tandis que celles exclues du jeu sont tenues de stagner aux échelons subalternes. Il faut des organes de contrôle plus efficaces et plus neutres.
Le magistrat a soif de reconnaissance, par le biais de médailles et des évolutions de carrière qui lui sont attribués par le pouvoir politique. L’ancienne garde des sceaux, Rachida Dati, se moquait des avis du Conseil supérieur de la magistrature et nommait à sa guise procureurs et procureurs généraux. Pour la nomination des magistrats de siège, les conditions sont pour le moins ambiguës. Et cela à mon sens ne fera qu’empirer avec la création du juge de l’instruction pour remplacer le juge d’instruction. En effet Nicolas Sarkozy, après la suppression du juge d’instruction voudrait confier l’intégralité des enquêtes judiciaires au parquet qui regroupe l’ensemble des magistrats exerçant les fonctions du ministère public. Le juge d’instruction cèderait la place à un juge de l’instruction, qui contrôlerait le déroulement des enquêtes mais ne les dirigerait plus.
Ce changement sémantique marque un bouleversement de la procédure pénale française, dont le juge d’instruction reste le symbole. Si le nombre d’affaires dont il est saisi n’a cessé de diminuer, pour représenter moins de 5% des affaires pénales aujourd’hui, le juge d’instruction est chargé des crimes et des très sensibles affaires politico-financières. En contrepartie du juge d’instruction, la procédure pénale devrait accorder une plus grande place aux droits de la défense, permettant à l’avocat d’avoir accès au dossier au début de l’enquête, ce qui n’est pas actuellement le cas dans le cadre des enquêtes préliminaires du parquet.
L’Elysée ne semble toutefois pas faire de l’indépendance du parquet un préalable à la suppression du juge d’instruction, à la différence de ce que préconisait le rapport de Mireille Delmas-Marty en 1990, ou, plus récemment, des réflexions de la commission Outreau. Si la réforme va à son terme, le parquet sera à la fois l’accusateur et celui qui jugera de l’opportunité des poursuites. Il maîtrisera le processus depuis l’enquête préliminaire jusqu’à l’audience et au moment des éventuels recours. Les affaires les plus délicates lui seront aussi confiées. Ses enquêtes seront deux fois subordonnées, à la fois au pouvoir politique et à leur hiérarchie. Ainsi celui qui déplaira ou qui ne fera pas preuve du zèle suffisant sera changé d’affectation. On en aura fini avec un juge d’instruction inamovible et ainsi peu exposé à certaines pressions…
Il faudra en passant aussi m’expliquer à quoi a servi la réforme de la carte judiciaire qui a engendré le regroupement des juges d’instruction alors qu’ils vont être supprimés… A quand une justice réellement indépendante et réformée à cette fin de manière cohérente ?
Une société en défragmentation
Des sentiments de haine s’éveillent, des colères montent, des frustrations s’accumulent, tout cela dans une hyperactivité ambiante et infernale qui bouscule les repères, il semble que notre société soit au bord de l’explosion car au fil du temps, elle a consommé ce qui fait le carburant d’une nation : l’espérance partagée en un avenir commun. La prospérité, à force de tirer des plans sur une comète toujours plus inaccessible, on n’y songe même plus tandis que la crise accroît les inquiétudes. Dès lors, quels lendemains ? Avec la montée de l’individualisme plus rien n’est commun, dès lors qu’on se fixe des objectifs à court terme et individuels. En outre, un fossé se creuse entre la population et ses élites.
L’UMP prend une posture élitiste. Face à elle, l’opposition est en lambeaux et peine à se restructurer, nourrissant une grande frustration. Une fracture générationnelle s’est constituée, suscitant de part et d’autre l’incompréhension, les classes plus âgées votant à droite par « corporatisme », les classes plus jeunes choisissant la gauche et le centre car elles aspirent au changement mais peinent à se faire entendre car elles sont moins nombreuses. De plus, les jeunes nourrissent une certaine rancune à l’égard des générations du baby-boom qui leur lèguent un modèle de société en désagrégation.
Au fil de notre histoire, nous avons trouvé des esprits éclairés pour nous guider, actuellement nous peinons à dénicher l’homme providentiel. Pourtant des perles rares, j’en croise tous les jours, ils s’investissent pour les autres au quotidien avec détermination et persévérance. Ils ont des convictions et les respectent avec courage. Devenons les acteurs propres de notre vie, ne vivons pas par procuration et ne prêtons pas caution aux sauveurs providentiels ! Chacun devrait assumer une petite part du bonheur collectif. Alors que choisissons nous, une désagrégation médicalement assistée ou un redressement citoyen ?
Florian Brunner, Secrétaire
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